TALON

Prononciation : ta-lon
Nature : s. m.

1Partie postérieure du pied de l'homme, et, anatomiquement, partie du pied formée par le calcanéum. On dit qu'Achille ne pouvait être blessé qu'au talon. Il a mal au talon. Joignez les talons.
Il [Alexandre] lui fit percer [à Bétis, prisonnier de guerre] les talons, y fit passer une corde, et, la faisant ensuite attacher à un char, il le fit traîner ainsi autour de la ville, jusqu'à ce qu'il en mourût , ROLLIN , Hist. anc. Oeuv. t. VI, p. 323 Fig. Le talon d'Achille, la partie vulnérable.
Quoique Despréaux ne se reposât sur personne du soin de louer ses ouvrages, il a plus d'une fois avoué que, dans tout ce qu'il avait écrit, il restait un côté faible, et, comme il s'exprimait lui-même, le talon d'Achille, qu'aucun de ses ennemis n'avait pu trouver , D'ALEMB. , Élog. Despréaux.
Achille était invulnérable partout, le talon excepté : or tout homme a, dans sa position, son caractère, son esprit ou sa personne, un point qui est pour lui ce qu'était le talon pour Achille ; c'est là qu'il faut frapper , CH. DE BERNARD , la Chasse aux amants, § 2
Fig. et familièrement. Tirer des soupirs de ses talons, s'efforcer de soupirer pour avoir l'air affligé.
[à la nouvelle de la mort du grand Dauphin] Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons , SAINT-SIMON , 293, 211
Sur les talons de quelqu'un, derrière lui.
En entrant, je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui, dès que je fus passé, fut fermée à double tour sur mes talons , J. J. ROUSS. , Conf. II
Familièrement. Marcher sur les talons de quelqu'un, le suivre de très près. On dit de même : suivre sur les talons.
Monseigneur le duc de Bourgogne nous suivait sur les talons , SAINT-SIMON , 273, 193
Fig. Marcher sur les talons de quelqu'un, le suivre de près pour l'âge, la fortune, le succès.
Faites difficulté après cela [des exemples pris à l'histoire] d'ôter de votre chemin un homme qui vous presse dans le monde et qui vous marche sur les talons , BALZ. , De la cour, 7e disc.
Tantôt c'est M. de la Harpe, tantôt c'est vous [qui avez le prix de l'Académie] ; vous marchez tous deux sur les talons l'un de l'autre, quand vous courez , VOLT. , Lett. Gaillard, 23 janv. 1769
Être sur les talons de quelqu'un, le suivre de très près.
J'entends venir des gens qui sont sur nos talons , MOL. , l'Ét. III, 12
La princesse de Modène était sur mes talons à Fontainebleau ; elle est arrivée ce soir , SÉV. , 2 novembre 1673
Hé ! mort de ma vie ! voilà votre père sur nos talons ! , DANCOURT , Mais. de camp. sc. 3
Être toujours sur les talons de quelqu'un, aux talons de quelqu'un, le suivre partout de manière à l'importuner.
Car depuis quinze jours, partout où nous allons, C'est rendez-vous pour elle, elle est à nos talons , HAUTEROCHE , Esp. foll. I, 1
Montrer les talons, s'enfuir, se retirer de quelque lieu. Montrez-moi les talons, sortez d'ici, déguerpissez. Tourner les talons, se retirer.
Allons, cela étant, hors d'ici, tournez-moi les talons avec toutes ces canailles-là ! , MARIV. , Double inconst. I, 9
Dès que le général eut les talons tournés, je voulus aller dire un mot à la belle , P. L. COUR. , Lett. I, 92
Voir les talons de quelqu'un, être débarrassé de sa présence.
Une autre raison me fait désirer beaucoup de voir, comme on dit, leurs talons , D'ALEMB. , Lett. à Voltaire, 2 mars 1764
Fig. et populairement. Il a l'esprit au talon, se dit d'un homme qui, par étourderie ou par préoccupation, ne pense pas à ce qu'il dit. Familièrement. Se donner du talon dans le derrière, faire un saut pour partir.
Elle ouvrit la fenêtre, mit le petit prince dans un panier, et, se donnant du talon dans le derrière, elle glissa sur les airs, comme elle aurait pu faire avec des patins , COMTE DE CAYLUS , Féeries, Oeuv. t. VIII, p. 209. dans POUGENS
Fig. et populairement. Se donner des talons, du talon dans le derrière, donner de grandes marques de joie, et aussi se moquer de tout ce qui peut arriver, ou bien encore, vivre en toute liberté.
2Par extension, partie postérieure du pied de quelques animaux. La distance du talon du pied du cerf aux os ou ergots sert à connaître son âge. Chez le cheval, partie de derrière du bas du pied, qui est comprise entre les quartiers, et opposée à la pince. Chez le cheval, pied à talons hauts : lorsque les talons sont trop élevés, l'appui se fait principalement sur la pince, et le boulet se redresse ; le cheval tend à devenir pinçard ; ce pied est ordinairement accompagné d'une fourchette maigre. Pied à talons bas : dans ce pied, le poids du corps se porte principalement sur les talons, qui se fatiguent, et sur la fourchette, qui, généralement forte dans cette espèce de pied, est exposée aux contusions. 3Partie d'un soulier, d'une botte, d'une chaussure où pose le derrière du pied. Souliers à talons de cuir. Des souliers à talons plats, à talons hauts.
Talon de soulier : oh ! que cela est bien tourné ! que voilà un habile ouvrier ! , PASC. , Pens. XXV, 80 ter, édit. HAVET.
Les hauts talons sur lesquels elles [les femmes] sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter , J. J. ROUSS. , Ém. v.
Sophie est légère et porte des talons bas , J. J. ROUSS. , ib.
Je suis fâchée d'être si petite pour mon âge ; si vous me permettiez de porter des talons, je parie qu'elle me respecterait bien davantage , GENLIS , Ad. et Th. t. III, p. 8, dans POUGENS Fig. et familièrement. Femme de court talon, femme qui se laisse aller aisément.
4Talon rouge, soulier à talon rouge que la noblesse avait seule le droit de porter à l'ancienne cour.
Je n'ai pas osé le risquer [le gémissement de l'ombre de Ninus, dans Sémiramis] sur la scène de Paris, qui est plus remplie de petits-maîtres français à talons rouges que de héros antiques , VOLT. , Lett. Albergati, 4 déc. 1758
Je vous suis caution que le marquis, malgré son élégance et ses talons rouges, ne remettrait jamais les pieds dans la maison , POINSINET , Cercle, sc. 1 Fig. Homme de la cour.
Il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires, et faire un petit talon rouge, que de.... , J. J. ROUSS. , Lett. à M. L. A. M. Corresp. t II, p. 187, dans POUGENS.
Il se dit quelquefois aujourd'hui de ceux qui imitent les manières de l'ancienne aristocratie de cour.
La Tulipe, homme de cour, a quitté son briquet pour se faire talon rouge.... on n'a pas meilleur ton que monsieur ou monseigneur le comte de la Tulipe , P. L. COUR. , Lett. x.
5Dans le fer du cheval, les talons sont les extrémités qui font suite aux quartiers et qui se terminent par les éponges. Dans le mors, c'est la partie de l'embouchure comprise entre la liberté de langue et les canons. 6Terme de manége. Éperon dont le talon d'un cavalier est armé. Ce cheval entend les talons, connaît les talons, obéit, répond aux talons.
Il n'est bon qu'à presser des talons une mule , V. HUGO , Orient. 5 Talon de dehors, le talon du cavalier qui est du côté de la muraille ; on dit par opposition talon de dedans. Ce cheval est bien dans les talons, il est sensible à l'éperon. Promener un cheval dans la main et dans les talons, le gouverner avec la bride et l'éperon. Porter un cheval d'un talon sur l'autre, lui faire sentir tantôt l'éperon droit, tantôt l'éperon gauche dans un même manége. Serrer les talons, pincer des deux talons, appuyer deux coups d'éperon à son cheval.
7Fer qui garnit la partie inférieure d'une lance, d'une pique, etc. Le talon d'une hallebarde. 8La partie renforcée de la lame d'une arme blanche, qui s'appuie contre la monture. Partie inférieure de la lame d'un couteau, d'un rasoir. 9Talon de culasse, partie de la culasse d'une arme à feu portative à percussion, qui est engagée dans le bois, et par l'intermédiaire de laquelle se transmet l'action du recul. 10Dans les essieux, saillie ménagée sur le corps de l'essieu, pour l'empêcher de glisser longitudinalement. 11Le talon d'une pipe, la petite saillie qu'on laisse au bas du godet d'une pipe. 12Talon de jet, pièce en bois qui se place à la partie inférieure du jet, pour le coulage des projectiles. 13Terme d'architecture. Petit membre composé d'un filet carré et d'une cimaise droite ; différent par conséquent de l'astragale, qui est un membre rond. Talon droit. Le talon renversé est celui dont la partie concave est en haut. Terme de menuiserie. Le derrière d'une moulure, lequel est arrondi et dégagé. Terme de serrurerie. Se dit de tous les coudes de peu de longueur que l'on fait aux deux bouts d'une poignée tournante, à l'extrémité d'une bande, au bout d'une plate-bande, d'un harpon, d'une penture. 14Terme de marine. L'extrémité de la quille, vers l'arrière du vaisseau.
Nous donnâmes quelques coups de talon, mais si faibles qu'ils n'endommagèrent pas le bâtiment , LAPÉROUSE , Voy. t. II, p. 149, dans POUGENS Talon des varangues, la partie qui repose sur la quille.
15Partie de la potence qui soutient la verge du balancier d'une horloge. 16Dans les instruments de musique à cordes, partie du manche qui est collée sur le tasseau. 17Partie du sep de la charrue qui traîne sur le sol. 18La partie basse et la plus grosse d'une branche coupée. Portion inférieure d'une bouture coupée sur du vieux bois. 19Petite feuille échancrée qui soutient la feuille des orangers ; c'est un pétiole commun dilaté. 20Terme de zoologie. Sommet de la valve concave de quelques coquilles bivalves.
On pourrait les appeler huîtres tronquées, ailées et lisses, parce qu'elles ont le talon aplati, et qu'elles sont comme tronquées en devant , BUFF. , Add. et corr. th. terr. Oeuv. t. XII, p. 421 Terme d'entomologie. Extrémité du tibia qui s'unit avec le tarse. Renflement qui se trouve à la base de l'étui de l'aiguillon chez les hyménoptères.
21Outil en fer servant à sculpter les ornements en plâtre. 22Dernier morceau, reste d'une chose entamée. Le talon du pain, du fromage. 23Terme de jeux de cartes. Ce qui reste de cartes après qu'on en a donné à chacun. Le talon est faux. Compter le talon. 24Talon de souche, vignette imprimée à l'endroit d'un registre à souche, où l'on coupe les feuillets qui doivent être détachés. 25Terme de boucherie. Talon de collier, partie du cou du boeuf qui longe le paleron, la surlonge, et qui va en pointe jusqu'à l'échine XIIe s.
Sanglanz [il] ot les talons de tost esperonner , Sax. XII
Uns huem, fait lur li reis, qui a mun pain mangié, Qui à ma curt vint povres, e mult l'ai eshalcié, Pur mei ferir as denz ad sun talun drescié , Th. le mart. 134
Que est par lo talun, en cui li fins est del cors, signifiiet se li termes non del oevre ? , Job, 446
XIIIe s.
Les cheveus ot [Beauté] blons et si lons, Qu'il li batoient as talons , la Rose, 1012
Presque tous jours à pié alons ; Moult avons poudreus les talons , ib. 12364
XIVe s.
Par foi, ce dit Girars, demain nous en alons ; Et, pourque le voulés, monstrons lor les talons , Girart de Ross. v. 1931
Veez cy une telle ; elle est moult courtoise de son corps, et a les talons bien cours, et tel et tel se esbat avec elle , LE CHEV. , DE LA TOUR, Instr. à ses filles, f° 57, dans LACURNE.
XVe s.
Les quarante jours dessus diz Du siege faiz et accompliz, Desloga environ minuit Le roy [anglais qui assiégeait Reims], et li autres trestuit à Reims montrerent les talons , E. DESCH. , Miroir de mariage, p. 155
Elle a les talons si cours qu'il ne faut la pousser guere fort pour la faire choir , Caquets de l'accouchée, p. 148, dans LACURNE
XVIe s.
Il se faisoit marcher sur les talons avant lascher pied devant les regimens de Brissac et de Goas , D'AUB. , Hist. I, 281
Le duc eust bien voulu oster cette espine de son talon , D'AUB. , ib. II, 295
Quand l'orgueil va devant, suivez-le bien à l'oeil, Vous verrez la ruine aux talons de l'orgueil , D'AUB. , Tragiques, éd. LALANNE, p. 278
Bourguig. taulon ; provenç. talo ; espagn. talon ; portug. talào ; ital. tallone ; d'une forme fictive talonem, dérivée du lat. talus, cheville du pied, talon, que les étymologistes dérivent de taxillus, osselet, comme ala de axilla. TALON. 1Ajoutez : Faire tête du talon, fuir.
Il ne s'y est rien passé de dangereux, et je crois que, si ce malheur fût arrivé. vous auriez vaillamment fait tête du talon , les Maistres d'hostel aux Halles, p. 175, 1671, dans CH. NISARD, Parisianismes, p. 195
26Terme de comptabilité. Pièce que le comptable détache de la souche et qu'il remet à l'agent chargé du payement ou du contrôle.
On a imaginé des factures à talon dont les deux parties reproduisent les mêmes énonciations ; la facture est apportée au payeur et sert au paiement de la fourniture, qu'elle justifie dans le compte-deniers ; le talon est adressé au garde-magasin et devient la justification de l'entrée dans le compte-matières , L. BOUCHARD , Rev. des Deux-Mondes, 1er fév. 1872, p. 688